Le Mage de Salon

Ivo de Lessinis

Le Mage de Salon

 

Au terme d'une étude méticuleuse, en comparant pour chaque vers les différentes éditions imprimée du texte, en vérifiant les significations de chaque mot dans la manière de parler médiévale, en consultant sans relâche les dictionnaires historiques de la langue française, en cherchant pour chaque quatrain le sens des différents niveaux de lecture possibles, Rudy Cambier est arrivé à la conclusion que le poème connu sous le titre de prophéties n'a pas été écrit par Michel Nostradamus (1503-1566), mais par un moine cistercien dont la langue maternelle était le picard parlé entre la Dendre et l'Escaut, qui ne peut être qu'Yves de Lessines.

 

Esprit rigoureux, regard sceptique, ennemi de la fumisterie, chasseur de préjugé, lisant entre les lignes et à travers le sens apparent du texte, Rudy Cambier avait croisé fortuitement Michel Nostradamus ; comprenant rapidement que l’étrange poème qu’il avait fait publier sous son nom ne pouvait pas avoir été écrit au milieu de seizième siècle, il avait éprouvé la nécessité de dénoncer l’usurpation d’un manuscrit et d’abattre la légende, aussi fascinante que fausse, mais pourtant bien rémunératrice, d’un recueil de prophéties ; il veut rendre le texte à son génial auteur, Yves de Lessines, un moine cistercien devenu prieur, puis abbé, de Cambron, après l’arrestation et le procès des Templiers dans le Royaume de France, et ce, même après l’exécution de leur maître, Jacques de Molay, le 19 mars 1314.

 

Ainsi Rudy Cambier explique-t-il par la philologie, la linguistique et l’histoire médiévale, un monument littéraire méconnu qui raconte, par diverses énigmes, mais sans contestation possible, l’histoire secrète de l’Ordre du Temple, de sa destruction et de la sauvegarde de ses biens les plus précieux.

 

Trompé par la graphie, la syntaxe et le style du manuscrit, Michel Nostredame a cru avoir découvert un livre d'oracles inconnus, simplement parce que l'auteur du texte avait déguisé les faits du passé en conjuguant les verbes au futur ; profitant de l'ignorance de ses conservateurs, des circonstances de son séjour dans le monastère, sans doute entre la décès de l'abbé et la désignation de son successeur, ainsi que des troubles religieux et des vicissitudes de la guerre qui ravageaient les Pays-Bas Méridionaux à cette époque, il n'eut guère de difficulté à repartir avec un exemplaire de l'ouvrage dans ses bagages ; il ne semble guère non plus avoir eu aucun scrupule à s'en prétendre l'auteur et à faire publier le texte sous son nom, en plusieurs éditions, en sorte que, par un concours de circonstances rares, il se retrouva élevé sur le pavois des plus grands prophètes.

 

Ce genre de littérature n'était-il pas l'obsession de son époque ? Sur le marché de l'imprimerie en plein essor, le type de publication le plus largement répandu à l'usage populaire n'était-il pas constitué par une nébuleuse d'almanach, de prophéties et d'horoscopes, suivi d'assez loin, parce que destinés à un lectorat plus instruit, les traités de piété, les recueils de poésies et les ouvrages de fiction ? Les livres de pronostications ne tenaient-ils pas dans les métiers de l'édition et de l'imprimerie le même rôle que le roman à l'heure actuelle ? N'était-ce pas le genre porteur, le seul qui puisse véritablement procurer la renommée, et, sinon la fortune, au moins l'aisance financière; pour sacrifier aux autres genres, il fallait être soit désintéressé, soit riche, soit parrainé par un mécène généraux, à moins de bénéficier de charges, d'office ou de pensions rémunératrices qui laissent assez de loisir pour l'écriture ?

 

Une chose est certaine : on n’a conservé aucun manuscrit des Centuries de la main de Michel Nostredame. Dans sa préface à la première édition partielle du texte, à Lyon, en 1555, il reconnaît avec son propre style, à la fois ampulé, obscur et saturnien – lequel n’est guère comparable à la musique du véritable auteur des quatrains – qu’il a brûlé les vieux manuscrits qui étaient en sa possession, ce qui ne manqua pas d’occasion un beau feu d’artifice dans sa cheminée en raison des substances chimiques qui avaient servi au traitement des peaux d’animaux dont étaient constitués les parchemins ; en effet, après un tannage spécial, les peaux de mouton ou de veau utilisés contenaient le plus souvent un bonne dose de salpêtre (KNO3), qui entre, par ailleurs, dans la composition de la poudre à canon : « Combien que plusieurs volumes qui on est cachés par longs siècles me sont este manifestés. Mais doutant de ce qui adviendroit en ay faict, après lecture, présent à Vulcain, que pendant qu’il les venoit dévorer, la flamme leschant l’air, comme lumière de feu de clystre fulgurant, illuminant subit la maison, comme si elle fust esté en subite conflagration … les ay en cendres convertis. »

 

En clair, il s’agissait d’éviter de rester en possession d’une pièce à conviction pour le moins compromettante, notamment aux yeux de l'Inquisition ; trouvé en son domicile lors d’une perquisition, le manuscrit sur parchemin risquait fort, vu la forme du texte, d’accélérer drastiquement l’issue fâcheuse d’un procès, d’autant que la charge de sorcellerie ou de divination qui pourrait être retenue contre lui ne ferait plus guère de doute sur la foi d’un tel document. Par ailleurs, la destruction de la preuve n’est-elle pas la manœuvre la plus sommaire de tout malfaiteur ? L’honnête citoyen ne conserve-t-il pas les preuves qui pourraient être dirigées contre lui ? Cette confession fournit au moins une information intéressante : le manuscrit était composé de plusieurs volumes.

 

Dans la même préface, il explique avoir changé les mots, ou l’ordre des mots, des vers ou des quatrains, sinon pour masquer l’origine du texte, à tout le moins pour créer une atmosphère de mystère supplémentaire : « Mais estant surprins par foy la sepmaine lymphatiquement, et par longue calculation rendant les estudes nocturnes de souesve odeur, j’ai composé livres de prophéties, contenant chacun cent quatrains astronomiques de prophéties, lesquelles j’ai un peu voulu rabouter obscurément : et ce sont perpétuelles vaticinations, pour d’yci à l’année 3797.» Certaines éditions disent : « … rabouter sans ordre ». Aussi permute-t-il de façon simpliste tantôt deux vers entiers, tantôt le début, tantôt la fin de deux vers. Tantôt il rabote le texte original, tantôt il rassemble des pièces rapportées, initialement étrangères les unes aux autres.

 

Ainsi Michel Nostredame commet-il ouvertement à son profit une usurpation de la paternité de l’œuvre. Une simple analyse textuelle statistique effectuée par un logiciel informatique suffit à démontrer que l’intéressé n’est certainement pas l’auteur des prétendues prophéties publiées sous le pseudonyme de Michel Nostradamus ; ce procédé permet une comparaison entre le lexique des Centuries, d’une part, et, d’autre part, et le vocabulaire utilisé par Michel Nostredame, non seulement dans les préfaces et dédicaces aux éditions successives des centuries, qui sont sans aucun doute possible issues de sa plume, mais aussi dans ses autres œuvres.

 

Nombreuses sont les mauvaises lectures du manuscrit médiéval, quand ce n'est pas l'orthographe de certains toponymes qui est adaptée à la seule géographie connue par l'apothicaire provençal. Ce faisant, il change aussi la signification du texte, auquel il donne une portée prophétique : ses éditions imprimées sous différentes formes ne se vendront que mieux...

 

Malgré toutes ces manipulations, le nombre des quatrains publiés ne correspond pas à l’annonce de la préface, puisque la première édition, qui comporte les quatre premières centuries, n’en compte que 353, et que la deuxième édition, qui porte sur les trois centuries suivantes, n’en reprend que 285, tandis que l’édition suivante reprendra les trois dernières centuries, comportant cette fois 300 quatrains supplémentaires, ce qui ne fait guère qu’un total de 948 quatrains pour l’ensemble des 10 centuries. Dès lors, il manque 52 quatrains, déjà publiés sur les titres d’almanachs et prognostications. Ce calcul livre au moins une conclusion importante le titre de la publication du poème aucun sens, à moins que Michel Nostredame n’ait repris ce titre tel quel d’une œuvre de 1.000 quatrains groupés par 100, qu’il avait sous la main et qui portait déjà cette dénomination.

 

Selon Rudy Cambier, parmi les quatrains disséminés dans ces diverses publications, il s’en trouve 72 qui portent incontestablement l’empreinte de la même facture et de la même inspiration que les quatrains publiés sous l’appellation de centuries et prophéties, tandis qu’il identifie parmi ces derniers 20 quatrains dont le style est différent. En retirant ces 20 quatrains, il reste 928 quatrains originaux, auxquels s’ajoutent les 72 quatrains précités, ce qui donne un total de 1.000 quatrains, soit 10 centuries complètes…

 

Ainsi les quatrains édités sous le titre de présages paraissent-ils constituer des ballons d’essai, avant la publication fragmentée de la plus grande partie de l’œuvre.

 

 

 

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